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Chronique animale - Épisode 29 : Les testicules des géants du Nord

25/01/2022

Les plus petits animaux ne sont pas toujours les moins dotés par la nature.

Dans les profondeurs de la forêt d’Ankarafa à Madagascar, des scientifiques ont découvert en 2006 une nouvelle espèce de microcèbe, dénommé le Microcèbe géant du Nord (Mirza zaza). Les microcèbes sont des petits lémuriens arboricoles, nocturnes, pourvus de grands yeux curieux. Ce sont les plus petits primates du monde longtemps considérés comme des primates primitifs, mais dont la petite taille s’expliquerait en fait par un nanisme insulaire. Les microcèbes ont un régime d’appariement particulier qui est lié à leur promiscuité sexuelle. Mâles et femelles peuvent avoir plusieurs partenaires au cours de leur saison de reproduction. Loin de l’image, encore trop souvent diffusée à propos des mammifères, du mâle viril vivant entouré d’un harem de femelles timides et soumises. La découverte d’une nouvelle espèce de microcèbe était l’occasion d’approfondir nos connaissances sur les mœurs sexuels d’un taxon encore fort méconnu.

Une équipe internationale de chercheurs, emmenée par Eva Johanna Rode-Margono de l’université d’Oxford, publia en 2015 les résultats d’une étude commencée en 2010 dans la réserve naturelle de Biosphere et du Parc National de Sahamalaza. Des microcèbes géant du Nord furent capturés, équipés de colliers émetteurs pour suivre leurs déplacements (les colliers furent retirés à la fin de l’étude lors d’une seconde capture), mesurés sous toutes les coutures et le statut reproducteur des femelles déterminé par un examen attentif des organes génitaux. De nombreux résultats confirmèrent ce que nous connaissions déjà des autres espèces de microcèbes, une promiscuité sexuelle et des déplacements fréquents des mâles à la recherche de femelles, rien de bien nouveau. Le secret des microcèbes géant du Nord était en réalité caché bien au chaud sous leur épaisse fourrure. La taille des gonades des mâles était disproportionnée en comparaison avec toutes les espèces de primates connues. Rapporté à la taille moyenne d’un humain, cela équivaudrait à porter deux sphères plus grosses que des pamplemousses et pesant jusqu’à 2 kg chacune. Un encombrant attirail qui doit bien avoir une explication.

Chez les espèces où les femelles ont plusieurs partenaires sexuels, comme pour nos microcèbes, il existe une intense compétition spermatique entre mâles. Cette contrainte favorise les mâles pouvant produire plus de spermatozoïdes donc ayant des testicules de grosse taille. Mais ce n’est pas tout, à l’inverse des autres microcèbes, notre géant du Nord n’a pas de saison de reproduction, les accouplements apparaissent toute l’année. Le mâle doit se tenir prêt à chaque instant pour essayer de répondre aux opportunités. Dans cette histoire, l’intérêt des femelles est tout autre. Chez de nombreux primates, les infanticides provoqués par les mâles sont une stratégie pour favoriser leur reproduction. En tuant les jeunes, les femelles redeviennent plus rapidement disponibles. Les chercheurs ont pu montrer que les femelles avaient trouvé une solution pour contrecarrer la violence des mâles. En s’accouplant avec de nombreux partenaires, elles brouillent les pistes. Impossible pour ces messieurs de savoir qui est le père, rendant les infanticides risqués sous peine de tuer sa propre progéniture. Mais, en multipliant les aventures, les femelles lancent aussi les mâles dans une course aux armements. Ce sera à qui aura les plus gros testicules.

Une solution douloureuse pour les mâles car la taille de leurs attributs sexuels est handicapante quand il s'agit de se mouvoir dans les branches.

 

Rode‐Margono E. J., Nekaris K. A. I., Kappeler P. M. et Schwitzer C., « The largest relative testis size among primates and aseasonal reproduction in a nocturnal lemur, Mirza zaza », American journal of physical anthropology, vol. 158, 2015, p. 165-169.