L’actualité humenSciences

Tania Louis, virologue : Pourquoi l'homme a besoin des virus - L'Express

05/11/2020

Les virus ne sont pas uniquement là pour nous gâcher la vie, au contraire. Sans eux, nous n'aurions peut-être jamais pu nous reproduire, nous apprend la virologue Tania Louis.

 

Les virus ne sont pas uniquement là pour nous gâcher la vie, au contraire. Sans eux, nous n'aurions peut-être jamais pu nous reproduire, nous apprend la virologue Tania Louis. La virologue Tania Louis a bien conscience de tenir un discours paradoxal alors que la pandémie de la Covid-19 galope. Dans La folle histoire des virus (Humensciences), elle explique que ces derniers ont joué un rôle primordial dans notre évolution et pourraient bientôt devenir de précieux outils thérapeutiques. Nous ne ferions d'ailleurs que commencer à entrevoir l'extraordinaire potentiel de tout un univers encore largement inconnu. Seulement 6500 espèces de virus ont aujourd'hui été identifiées, dont 250 environ infectent les humains, alors que plusieurs milliards existeraient sur terre. Nombre d'entre eux sont évidemment dangereux, et Tania Louis ne manque pas d'inciter à se faire vacciner contre la grippe. Mais elle nous apprend surtout que sans virus, nous ne serions tout simplement pas en vie.

Que sait-on de l'importance des virus pour notre espèce ?

Au moment de la formation du placenta, un gène de virus essentiel au développement du foetus s'exprime. Puisqu'un foetus est différent génétiquement de sa mère, l'organisme de cette dernière devrait éliminer ce corps étranger. Chez les mammifères, un mécanisme a donc dû permettre de tolérer cette présence du foetus. L'hypothèse aujourd'hui privilégiée est qu'une protéine de virus a été domestiquée au fil de l'évolution par notre organisme, la syncytine. Cette protéine réduit l'activité du système immunitaire. Identifiée dans les années 2000, on en a depuis retrouvé systématiquement différentes versions chez les animaux vivipares, pour lesquels la formation du foetus s'effectue à l'intérieur de l'organisme de la mère. Mais l'intérêt des virus ne s'arrête pas là. Ils nous aident aussi à penser. Les chercheurs ont retrouvé un gène de virus s'exprimant dans nos
cerveaux, l'Arc, qui est impliqué dans le développement cérébral, la mémoire à long terme et l'apprentissage.

Considérer les virus comme hostiles serait ainsi très réducteur... Ils peuvent même être protecteurs, dites-vous.

En effet, dès 1917, Félix d'Hérelle a découvert l'existence des virus de bactéries, les bactériophages, capables de détruire des microbes pathogènes. Le traitement par ces bactériophages, la phagothérapie, s'est rapidement développé en Europe et aux Etats-Unis. Mais en 1928, la pénicilline a été découverte et les traitements antibiotiques contre les infections bactériennes ont pris le relais. L'antibiotique agit comme un bulldozer, alors qu'un bactériophage relève de la frappe de précision - il faut en effet trouver le virus capable d'infecter la bactérie pathogène, or ils sont assez spécifiques. Avec leur champ d'application beaucoup plus vaste, les antibiotiques se sont ainsi répandus en Occident. A l'Est, où ces traitements étaient moins répandus, la phagothérapie a continué à se développer, notamment en Géorgie et en Pologne.

Aujourd'hui, les outils moléculaires dont nous disposons et notre connaissance de ces bactériophages permettent de renouveler la phagothérapie en comprenant pourquoi tel virus infecte telle bactérie et pas une autre. C'est un domaine de recherche très en vogue, car la résistance aux antibiotiques fait désormais des bactériophages une solution alternative.

Les virus pourraient même aider à lutter contre le réchauffement climatique. De quelle manière ?

Comme ils sont nombreux dans les océans, où ils infectent notamment des micro-organismes capables de piéger du C02, certains virus éliminent ces derniers très rapidement. La sédimentation des micro-organismes en question, qui tombent au fond de l'océan après leur mort, est ainsi un vrai piège à carbone. C'est un mécanisme naturel qu'on pourrait envisager d'exploiter pour lutter contre l'accumulation de CO2 dans l'atmosphère, mais on est encore loin d'une utilisation directe de ce type de virus.

Peut-on modifier les virus pour les rendre moins dangereux et plus utiles ?

On commence à le faire, en effet. Les trois quarts des essais cliniques en thérapie génique utilisent les virus, car ils sont les meilleurs transporteurs de gènes. Mais que l'on agisse à des fins thérapeutiques ou pour piéger le carbone, la démarche conduit à relâcher des virus dans la nature. Cela exige énormément de précautions, encore beaucoup plus que lors d'une manipulation en laboratoire pour lesquelles les chercheurs sont déjà très prudents. Cette technologie encore mal maîtrisée a essentiellement été utilisée dans des cas vraiment désespérés, par exemple avec les bébés bulle qui doivent vivre dans un environnement ultra-protégé du fait d'un grave déficit immunitaire. S'ils ne reçoivent pas une greffe très tôt, leur vie ne dépasse pas quelques années. Dans ce genre de situation, il devient logique de tenter le tout pour le tout en testant de nouveaux dispositifs.

Mais les thérapies géniques ont connu des dérives. Je pense particulièrement à un essai clinique mené en 1999, qui a conduit au décès d'un patient de 18 ans, alors qu'il était plutôt en bonne santé et souhaitait seulement aider à faire progresser la recherche. Il est mort d'une très forte réaction immunitaire au virus que les chercheurs avaient utilisé pour transporter des gènes. Après ce drame, les thérapies géniques sont restées à l'arrêt pendant plusieurs années aux Etats-Unis. Ces outils sont à double tranchant et l'on doit rester prudent, en progressant à une vitesse raisonnable dans les limites de notre savoir-faire. Sans exposer à un risque excessif des personnes qui n'en ont pas besoin.

 

En savoir plus